Résumé
Ce texte analyse l’évolution des relations scientifiques entre Haïti et le Sénégal à travers quatre moments (1976, 2010, 2011, 2025). Il s’inscrit dans le cadre de la Diplomatie scientifique francophone (DSF) promue par l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF). À partir d’indicateurs comparatifs (chercheurs en ETP, DIRD, PIB, éducation, recherche), il met en évidence les écarts et les opportunités de coopération équitable entre les deux pays. Cet article propose des pistes concrètes de coopération telles que la création de laboratoires scientifiques conjoints, la mobilité académique et le développement de plateformes numériques francophones.
ETP : Équivalent temps plein.
DIRD : Dépenses intérieures en recherche développement.
IDH : Indice de développement humain.
PIB : Produit intérieur brut.
Introduction
Haïti et le Sénégal, deux nations francophones issues de l’héritage colonial, partagent des défis communs en matière de développement : pauvreté persistante, vulnérabilités environnementales et instabilités socio-économiques. Pourtant, leurs trajectoires divergent sensiblement. Haïti, minée par une polycrise sociopolitique et des catastrophes naturelles récurrentes, stagne dans une spirale d’instabilité, comme ce concept est analysé dans la crisologie d’Edgar Morin (2001). Le Sénégal, quant à lui, incarne un modèle de stabilité démocratique en Afrique de l’Ouest, avec une croissance soutenue et des réformes ambitieuses dans l’éducation et la recherche.
Cette comparaison montre comment une gouvernance inclusive peut transformer les crises en opportunités, en s’appuyant sur des modèles de résilience institutionnelle.
Les quatre moments de rapprochements historiques haïtiano-sénégalais) proposition
La présence d’intellectuels haïtiens au Sénégal remonte à la dictature de François Duvalier (1957-1971) qui contraint bon nombre d’entre eux à choisir ce pays comme une terre d’asile, alors dirigé par le président poète et chantre de la négritude, Léopold Sedar Senghor. Cette migration ne peut être considérée comme un précurseur symbolique de la coopération entre Haïti et le Sénégal car elle a jeté les bases d’un dialogue culturel et intellectuel afro-caribéen qui s’est prolongé, par la suite, dans des initiatives plus formelles de coopération ultérieure. La vague d’émigration haïtienne vers le Sénégal avant la visite du président Senghor en Haïti en 1976 n’était pas une coopération officielle au sens diplomatique, mais elle a constitué un socle culturel et intellectuel qui a préparé le terrain. Elle a permis de rapprocher deux espaces géographiques éloignés mais liés par l’histoire de l’esclavage, la lutte pour la liberté et la valorisation des cultures noires. On peut donc la voir comme le prélude à la coopération Haïti–Sénégal, en particulier dans le domaine culturel et éducatif. Des figures haïtiennes comme Roger Dorsinville, Jean Brière, et Lemoine, qui ont véritablement marqué la vie culturelle et intellectuelle sénégalaise en y restant de longues années.
Les principaux repères de la coopération haïtiano-senegalaise sont :
- 1976 – Visite du Président Léopold Sédar Senghor en Haïti. Senghor, chantre de la négritude, qui a réaffirmé les liens culturels et spirituels entre l’Afrique et Haïti. Son discours à Port-au-Prince a marqué une volonté de bâtir des ponts intellectuels et culturels. D’ailleurs, il utilisait cette phrase très souvent « Haïti est la sentinelle avancée de l’Afrique dans le Nouveau Monde » (Senghor, 1976), pour souligner le rôle historique et culturel d'Haïti dans la diaspora africaine.
https://repository.duke.edu/dc/radiohaiti/RL10059-RR-0066_01
https://www.youtube.com/watch?v=WOPF0djg7uA
https://admission.ueh.edu.ht/entites/details/12 - 2010 – Solidarité du Président Abdoulaye Wade après le séisme du 12 janvierqui a proposé l’accueil d’étudiants haïtiens dans les universités sénégalaises. Ce geste symbolique a renforcé l’idée d’une solidarité académique Sud-Sud. « Le Sénégal est prêt à accueillir nos frères haïtiens », disait-il (Wade, 2010).
https://www.alterpresse.org/spip.php?article10116
https://www.rfi.fr/fr/afrique/20101014-senegal-accueil-solennel-etudiants-haitiens-neuf-mois-apres-le-seisme - 2011 – Visite d’Abdou Diouf, ancien président du Sénégal et Secrétaire général de l’OIF. Sa visite en Haïti s’inscrivait dans le cadre de la reconstruction post-séisme. Cette visite a rappelé l’importance de la Francophonie comme espace de solidarité scientifique et culturelle. « La Francophonie est une communauté de destin et de solidarité » (Diouf, 2011).
https://www.ifadem.org/fr/actualites/visite-officielle-du-secretaire-general-abdou-diouf-en-haiti
https://lenouvelliste.com/article/98249/haiti-a-une-place-primordiale-dans-la-francophonie - 2025 – Élection à Dakar en 2025 d’un professeur sénégalais et d’un professeur haïtien au Conseil d’Administration (CA) de l’AUF.
https://www.auf.org/a-propos/lagouvernance/le-conseil-dadministration/
Dans le cadre de la promotion de la diplomatie scientifique francophone par l’AUF, il est à souhaiter que ce nouveau tandem haïtiano-sénégalais contribue à promouvoir davantage le développement d’un partenariat scientifique équitable entre les deux pays qui sont unis par des racines culturelles africaines profondes.
Vers un nouveau chapitre de coopération haïtiano-sénégalaise
L’Assemblée générale de l’AUF tenue à Dakar en 2025 marque un tournant stratégique dans les dynamiques de gouvernance scientifique francophone, en mettant en lumière un rapprochement significatif entre Haïti et le Sénégal. Un nouveau Conseil d’administration de l’AUF a été élu lors de cette 19e Assemblée générale.
Deux membres de cette nouvelle structure attirent particulièrement l’attention :
(i) l’élection de Monsieur Alioune Badara Kandji, Recteur de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Sénégal), à la présidence du Conseil d’administration, avec 77,7 % des voix exprimées. Sous sa présidence, le Conseil aura pour mission de définir les grandes orientations stratégiques de l’AUF pour les quatre prochaines années ;
(ii) l’élection de Monsieur Evens Emmanuel, Vice-recteur à la recherche et à l’innovation de l’Université Quisqueya (Haïti).
Le Conseil d’administration de l’AUF
Le Conseil d’administration réunit des représentants universitaires et des représentants des États et gouvernements. Il administre l’AUF dans le respect de la politique générale définie par l’Assemblée générale.
Structures de fonctionnement
Le Conseil d’administration comporte :
- le Bureau du CA qui traite les questions déléguées par le Conseil ou soumises par le Président.
- La Commission des établissements membres renforce la solidarité entre institutions et partage les objectifs de l’AUF.
- La Commission des finances émet un avis sur le budget et vérifie les comptes.
Définition et portée de la diplomatie scientifique francophone
L’AUF définit la diplomatie scientifique francophone (DSF) comme la création d’un espace d’échange, de coopération, de plaidoyer et de solidarité autour de la Francophonie scientifique (AUF, 2022). Deux objectifs majeurs de la DSF se distinguent : d’une part, la consolidation de la coopération scientifique au niveau de toute la chaîne de valeur éducative (primaire, secondaire, supérieur et formations professionnalisantes par la mobilisation de tous les savoirs de l’espace francophone. Et d’autre part, le renforcement des liens et du cadre de travail, entre le politique et le scientifique. Ces deux objectifs concourent au développement des pays de l’espace francophone par la science, la technologie et l’innovation. (Voir en fichier attaché le manifeste de la diplomatie scientifique francophone).
Précisons que le concept d’espace scientifique francophone a émergé dans les années 2010, en réponse aux défis mondiaux croissants tels que le changement climatique, la transition numérique et les inégalités de développement. À l’instar des espaces scientifiques anglophones ou hispanophones, il vise à structurer une coopération académique et scientifique autour de la langue française, tout en valorisant les savoirs locaux. Cette dynamique s’est traduite par la mise en place de programmes de mobilité académique, la création de laboratoires de recherche conjoints, ainsi que par la formation de réseaux francophones d’excellence scientifique. Aujourd’hui, cet espace est confronté à des enjeux majeurs comme l’intégration de l’intelligence artificielle dans la recherche, la transition énergétique ou encore l’adaptation climatique, autant de domaines où la coopération scientifique francophone peut jouer un rôle stratégique.
Comparaison entre Haïti et le Sénégal : Résilience, développement et recherche scientifique
Tableau comparatif des indicateurs clés (2023-2025)

Analyse : Des trajectoires contrastées face aux défis
Développement économique et humain
Malgré un passé colonial partagé, le Sénégal bénéficie d'une stabilité politique relative, avec des transitions démocratiques pacifiques (ex. : élection de Bassirou Diomaye Faye en 2024). Son IDH progresse grâce à une réduction de la pauvreté de 48 % à 37 % depuis 2010, et une croissance moyenne de 5 % annuelle, tirée par l'agriculture (14 % du PIB) et les services (60 %). Haïti, premier État noir indépendant, souffre d'une "malédiction des crises" : l'assassinat du président Jovenel Moïse en 2021 et les gangs ont provoqué une contraction de -1 % du PIB de DIRD en 2024, avec une inflation >30 %.
Recherche scientifique : Investissement vs stagnation
Avec 0,37 % du PIB en R&D, le Sénégal priorise l'innovation (rang 110e au Global Innovation Index 2024), produisant plusieurs centaines de publications annuelles, souvent en agriculture et en santé. Sa "culture scientifique" intégrée favorise des champs solides via des réformes comme l'éducation à la crise. Haïti, avec <0,1 % en R&D, produit peu de publications par an. Son activité de recherche est freinée par l'absence de politique scientifique nationale, de cadre légal et de financement. Les crises environnementales (ouragans) aggravent cela, sans les "bifurcations positives" moriniennes observées au Sénégal.
Leçons et perspectives
Le Sénégal illustre comment une gouvernance forte et inclusive peut briser la spirale des crises : réformes institutionnelles, intégration de la diaspora, et focus sur l'humain via le PSE. Haïti, malgré ses potentialités (diaspora qualifiée), appelle à une politique scientifique nationale urgente, inspirée du modèle sénégalais – partenariats internationaux, investissements ciblés en enseignement supérieur et en recherche scientifique. Comme le note l'UNESCO, les pays fragiles comme Haïti pourraient viser les ODD 2030 en adoptant des approches "biosociales". Pour le grand public, cette comparaison rappelle que la résilience n'est pas innée, mais construite par des choix collectifs.
Perspectives supplémentaires (propositions)
Comme perspectives, il y a lieu de formuler quelques propositions pour renforcer ce partenariat comme :
- Enquête nationale sur le devenir des 163 étudiants accueillis en 2010 par le Sénégal.
- Recherche sur le potentiel en études spatiales du Sénégal, et établissement d’un partenariat ciblé dans le domaine dans la perspective d’une meilleure prévention des cyclones.
- Etude de faisabilité de création de laboratoires conjoints (Haïti–Sénégal) sur agriculture, eau, climat et résilience.
- Recherche de partenariat avec la présidence sénégalaise du réseau de THEOPHRASTE pour l’implantation de formations universitaires dans le journalisme scientifique.
- Mise en place d’un programme de mobilité étudiante et professorale.
- Développement d’une plateforme numérique francophone pour partager données et publications.
- Intégration de la coopération dans une logique de diplomatie scientifique Sud-Sud.
Ce partenariat peut devenir un modèle de coopération scientifique équitable dans l’espace francophone, transformant les crises en opportunités et renforçant la résilience des sociétés.
Sources et références bibliographiques
Agence Universitaire de la Francophonie (AUF). (2022). Manifeste pour une diplomatie scientifique francophone. Paris : AUF. https://www.auf.org/nouvelles/actualites/le-manifeste-pour-une-diplomatie-scientifique-francophone-est-disponible/
Organisation internationale de la Francophonie (2011).
OIF : respecter « l’identité haïtienne » dans la refondation d’Haïti. https://reliefweb.int/report/haiti/oif-respecter-%C2%AB-l%E2%80%99identit%C3%A9-ha%C3%AFtienne-%C2%BB-dans-la-refondation-d%E2%80%99ha%C3%AFti
Morin, E. (1976). Pour une crisologie. Communications, 25, 149-163. https://doi.org/10.3406/comm.1976.1388
UNESCO (2021). Rapport mondial sur la science. https://www.unesco.org/reports/science/2021/fr/download-report